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La passion n'a pas toujours raison

Carla avait 26 ans et avait travaillé dans la presse. Elle était venue vivre en Bretagne l’année dernière pour rejoindre Franck.


Si lors de certaines rencontres on ressent un élan, une connexion, une envie d’aller plus loin et de mieux connaître l’autre, alors on sort de l’immense océan d’indifférence. Nos émotions au repos s’activent, comme si quelqu’un avait par l’interrupteur déclenché la lumière. Un halo aveuglant illumine l’instant vécu, sans que l’on sache pourquoi et sans que l’on puisse anticiper cette folie.


Etait-ce un simple l’intérêt ? Une curiosité intuitive pour quelqu’un, qui vous ressemblait ou qui vous complétait ? Etait-ce de l’attraction purement physique ? Pourquoi pas un coup de foudre donc de l’amour ? On se noyait dans l’indifférence et voilà que tout à coup, quelqu’un nous subjuguait. Les animaux aussi avaient ce pouvoir sur certains …Ils captaient l’attention et l’immédiate affection. Le reste du temps tout se passait au niveau rationnel, discussions, analyses, mais rien dans les tripes, le cœur, sur la peau, dans la respiration.


Par Franck elle avait été irrémédiablement attirée. Ses amies parisiennes étaient restées travailler au Nouvel Obs, avaient accepté les contraintes mais aussi les plaisirs de la vie citadine. Carla leur racontait ce qui avait changé dans son quotidien lorsqu’elle les voyait parfois pour prendre un verre quand elle rentrait sur Paris où elle avait toujours vécu.


« Alors la vous allez halluciner !!! Même si on a partagé des convictions, en allant dans les restaurants vegan, en échangeant nos vêtements, je découvre la vraie frugalité et la simplicité depuis ma vie en Bretagne. La vraie, les filles !! Et vraiment rien de tout le reste ne me manque … Je suis même aujourd’hui plus riche qu’avant. Vous savez pourquoi ? Parce que ce que je gagne, je le fais fructifier. Comme j’ai moins de besoins, je peux économiser.»


« Carla tu nous étonneras toujours…. Raconte un peu …Comment fais-tu ? »


« Qui a lu l’effet cumulé de Darren Hardy ? »


Personne ne l’avait lu. Elle voulut les impressionner en sortant le livre qui était un grand classique du développement personnel en vue du succès, de la réussite dans toute entreprise, quelle qu’elle soit. Il abordait des questions aussi importantes que les choix, les habitudes, la chance.


« Je comprends pourquoi vous courez toujours après l’argent » dit-elle en riant.


Elle l’ouvrit à la page 47 : il y avait un calcul, celui du véritable coût d’un café quotidien à 4 dollars sur 20 ans … Plus de 51 000 dollars.


« Voyez les filles !! Tout est dit ! Tout ce dont vous n’avez pas besoin et que vous dépensez inutilement de manière répétée, soit vos mauvaises habitudes vous coûte sur 20 ans près de 13 000 fois la valeur d’achat !!!! C’est dingue non !!!! C’est ça le principe de l’effet cumulé.


« En nous contentant de beaucoup moins au quotidien, c’est fou les économies que nous faisons ! Bien entendu il faut rester dans l’équilibre parce que si on se comporte tous comme cela on sera pris pour des radins et peut-être même qu’on le deviendra ! »


Elles éclatèrent de rire.


« Tu as raison de le remarquer » dit une de ses amies en commandant une boisson chaude pour toutes.

« Car moi, vois-tu je n’ai pas l’intention de renoncer à mon café quotidien avec mes collègues »



Faire le vide était devenue une autre de ses habitudes. Comme Carla avait changé ! Mais sur ce point aussi ses copines parisiennes avaient progressé, car c‘était dans l’air du temps. Cela procédait du détachement des objets inutiles, encombrants. C’était une philosophie de vie : toutes les semaines il fallait rechercher ce qui pouvait être donné, vendu ou jeté. Un intérieur plus épuré apportait pas mal de bienfaits tant sur le plan visuel que pratique !


« Qui veut des ustensiles de cuisine pour s’installer? Qui veut des livres de développement personnel, souvent rapportés en double de mes séminaires ? »


Et d’une manière générale pourquoi ne pas apprendre à juste goûter le présent, prendre le bon et le savourer, décélérer, se mettre en petite décroissance avec des réflexes d’économie et de partage des choses qui pouvaient l’être ? Eviter la surconsommation, le gaspillage, surveiller les bonnes pratiques et les valoriser au sein de sa famille, en faire un sujet de discussion et de satisfaction, avec toujours la volonté d’aller plus loin, de pousser plus loin l’économie ou l’art du vide.


Ayant épuisé les thèmes comportementaux, le grand sujet de l’amour revint vite sur le devant de la scène.


- Et Franck ?

- Quoi Franck ?

- Donne-nous de ses nouvelles !


Tout était très différent quand nos émotions enjambaient le grand cerceau du calme plat pour créer le chaos intérieur. Les vagues sensitives d’amplitude faible au début grondaient sous le tonnerre des sentiments et se métamorphosaient en vagues surpuissantes et tonitruantes. Le corps s’enflammait. L’instant que l’on vivait, là, maintenant, on se le remémorerait aisément des décennies plus tard. Car vivre émotionnellement c’était s’ancrer puissamment dans le présent, poser une serrure sur le temps qui se colorait et s’électrisait, se gravait en profondeur dans la mémoire. Parfois même lorsque nous n’étions plus là, mais que nous avions sû raconter ce moment, il perdurait au fil des générations, transporté par la parole vibrante de ceux qui nous avaient aimé, ensuite par celle de ceux qui avaient aimé les nôtres, et nous devenions une légende humble, un fil étiré dans le temps, une flamme bien présente. Nous devenions alors un chant plus durable que le souvenir même de notre vie.


Carla avait rencontré Franck lors d’un mariage; Il était venu de Bretagne. Il travaillait dans un restaurant. Elle avait frémi au contact de sa main. Elle avait senti en lui une puissance d’ancrage dont elle manquait et lui avait adoré son côté solaire et insouciant. Leur connexion avait été immédiate, tendre et passionnée mais il avait fallu renoncer à tout ce qu’elle avait construit et surtout à la vie palpitante du journal et tous les avantages qui allaient avec, ventes privées, soirées privées, invitation VIP à toutes sortes d’évènements culturels, les bars où l’on refaisait le monde. II avait fallu renoncer à Paris et ses cafés qu’elle adorait.


Les cafés parisiens étaient des havres de paix pour les élégants, les badauds, les rendez-vous galants et amicaux. Le Babylone, à deux pas du Bon Marché était un de ses préférés. Il arborait une fière et grande horloge sur un côté du bar, un vrai bar en zinc posé sur un support noir orné de grands carrés marbre taupe. Les percolateurs fusaient. Les glaces Berthillon étaient apportées par des serveurs prévenants qui accompagnaient le produit de paroles valorisantes. On était plongé dans l’histoire du célèbre glacier de l’île Saint-Louis, rendu célèbre par son sorbet fraise des bois. Les chaises étaient capitonnées de velours rouge. Les tables de bar, rondes, avaient aussi un plateau rouge, bordé de doré. Les pieds lourds en fer forgé étaient dans la plus pure tradition bistrot parisien chic, pour faire rêver les étrangers qui se rendaient au Bon Marché. Classicisme, envoûtement, réconfort du velours, soyeux du velours, éclat du rouge, passion d’un rouge élégant comme le vin de Bordeaux.


Carla avait changé de décor en arrivant en Bretagne. Elle travaillait désormais au Mc Do, dans un univers aseptisé de bois, de verre, aux tonalités dominantes de beige et marron. Tôt le matin une musique d’ambiance trop forte enveloppait les premiers gourmands de mélodies connues et remastérisées. Les personnes en service riaient, nettoyant les appareils de cuisson, pendant que sur les bornes s’allumaient et que toutes les cinq secondes des images y défilaient. Menue dans sa petite tenue noire, Carla préparait les cafés sur la machine à trois buses, surmontées chacunes de cinq points bleus, servant de support pour les tasses désormais en carton, car le plastic était banni en 2022. Elle était zen, portée par la musique trop forte, encore pleine de sa nuit et des ébats avec Franck, qui ne tarissaient pas. Un ancien venait prendre son petit-déjeuner quotidiennement ici, et, rassurant, rythmait le cours des saisons, présent de l’automne au printemps, puis migrant l’été, comme les oiseaux, vers l’Espagne, où il avait grandi. Il avait raconté sa vie à Carla une fois, et depuis il faisait partie de ses matinées, et se fondait dans le décor unifié et reconnaissable entre mille. L’endroit pour lui était idéal pour rompre une solitude évidente.



Sur une vitre arrondie on prônait l’équilibre alimentaire. Une recette « salade plus » c’était une portion de fruits et légumes sur les cinq recommandés par jour. Le Mc Café, concept pour se rapprocher des traditions françaises, évoquait la « pause classique », la « pause rafraîchissante », et sur les écrans des bornes les Mc pancakes étaient à l’honneur. Il y avait du rouge ici. Un rouge légèrement orangé pour les luminaires du Mc café, un rouge vif de jouets d’enfants, pour ce qui était des petites chaises à l’effigie de Mc Do, un large sourire jaune sur le dossier rehaussé du double arceau, jaune lui aussi et servant d’appui-tête, comme sur des voitures. Des petites roues et une ceinture de sécurité : les enfants, en venant le mercredi ici, étaient les rois de la route ! La grande chaîne de fast-food savait comment les capturer pour plusieurs années … Vu le succès auprès des jeunes, vu les files d’attente du drive les soirs de week-end, l’effet était réussi.


La passion de Carla et Franck portait aussi la couleur rouge et les nuits avec lui valaient tous les cafés parisiens, les velours les plus doux, les dorés les plus flamboyants, les soirées et les meilleures ventes d’accessoires de mode tendance. Franck était l’incarnation de la simplicité, de la modestie et de la discrétion. C’était surtout un amant fougueux. Lui seul savait la déshabiller. Jamais personne n’avait pris le temps de humer aussi longuement son parfum et de déboutonner lentement sa robe. Il caressait son dos, ses mains douces épousant ses épaules, avant de se lancer à l’assaut du violon que formaient ses hanches. Il appréciait la rondeur, la texture. Elle commençait à frissonner, il faisait alors glisser la robe au sol, et dans un élan soudain, arrachant les sous-vêtements noir, la pénétrait sur le sol, clair dans sa tête et dans son corps, que même marcher jusqu’au lit était superflu, que l’urgence du moment exigeait d’endurer la froideur du parquet. En quelques minutes la température serait remontée, ils ne sentiraient plus que les vibrations de leurs sexes et le bois froid du sol deviendrait incendie.


Pourtant depuis deux mois, leur histoire changeait de ton, mais Carla n’en parla à personne. Franck était un excellent cuisinier et dans sa brigade était arrivée Gaëlle une jeune femme des Côtes d’Armor. Petite et volontaire, elle avait tout de suite eu une sincère connexion avec lui. Il l’avait présentée à Carla lors d’un dîner à quatre, avec son copain à elle, Antoine, qui, lui aussi cost-armoricain, travaillait en pizzéria. Puis Antoine était parti, s’était volatilisé sans explication ; l’histoire, fragile, sans doute, n’avait pas résisté aux horaires exigeants de la restauration. Franck avait consolé Gaëlle, au début par amitié, avec compassion, puis au fil du temps, ils s’étaient rapprochés, car à force de discussions poussées sur leurs personnalités, ils s’étaient révélés de véritables affinités. Ils passaient des heures échanger sur des recettes. Une fois même, pour regarder avec elle une des émissions françaises de référence en matière culinaire, Masterchef, Franck était rentré tard à la maison, avec un prétexte fallacieux.


Ils avaient partagé une recette fétiche en commun : les joues de bœuf en miroton de leurs grand-mères respectives, revisitant la manière de préparer le bouillon de pot-au-feu qui donnerait le goût, épiloguant sur le juste poivre et le dosage du thym, le choix des oignons et du bouquet garni. On était loin du monde parisien des grands journalistes de presse que Carla avait connu, et loin aussi de l’ambiance Mc Do.


Gaëlle et Franck avaient fini par devenir amants, au détour d’un fourneau, avec langueur et envie, juste après un regard et une sensation de familiarité sensuelle. Au début Carla ne ressentit rien, mais les absences s’intensifièrent et elle comprit. Ils s’éloignèrent l’un de l’autre, même si parfois l’attraction physique qui les liait reprenait.


« Qui craint de souffrir il souffre déjà de ce qu’il craint » disait Montaigne. Elle ne voulait plus perdre sa vie à espérer ou à craindre son départ. Ils eurent une discussion. Elle décida de le quitter, de fuir avant de souffrir, malgré tant d’amour. Il voulut la retenir mais l’autre liaison était forte et il ne voulait pas renoncer. Il aurait voulu les deux femmes en même temps. Pour Carla, c’était hors de question. Tout se brisa en un éclat de verre. Un jour. Un matin. A 7H. Le texto de trop. Le geste de trop. Les larmes. La violence verbale. Les regards déchirés et la porte qui claque.







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